Nicole HUYBENS, Professeure au sein du DÉSS en Éco-conseil de l'UQAC à Chicoutimi (Québec), venue faire une intervention pour la promotion 23, nous a demandé de réfléchir au concept de dette écologique. Nous avons relevé le défi. Voici les fruits de cette réflexion, formalisés et approfondis par nos soins.
En réaction à la dette financière contractée par les pays du sud auprès des pays du nord, la dette écologique fait de nos pays industrialisés de grands débiteurs à l'égard de la planète et des pays dits sous-développés.
Cette dette s'articule en cinq points.
Les rejets de gaz à effet de serre sont essentiellement dus aux pays du nord. Toutefois, même si nous devons tous faire face aux conséquences du dérèglement climatique, les pays du sud, ayant moins de ressources pour faire face, en sont les premières victimes.
Les connaissances et savoirs-faires ancestraux des pays du sud, de même que de nombreuses plantes, sont brevetés par de grandes industries des pays du nord. Cette pratique empêche les populations d'utiliser librement des connaissances millénaires, de même que la culture de plantes endémiques.
Les pays du nord exploitent les ressources des pays du sud, les privant de leurs richesses minières, pétrolières, forestières, etc. Cette exploitation limite leurs futures possibilités de développement et génère d'énormes dommages socio-économiques.
D'importantes modifications agriculturales sont imposées aux pays du sud pour permettre l'exportation massive de produits comme l'huile de palme, le soja, le café, le cacao, le coton, etc. Cette mutation a lieu au détriment des cultures vivrières traditionnelles. Elle est responsable d'une perte de biodiversité, mais également de bouleversements socioculturels affectant les populations des pays du sud.
Certaines grandes industries des pays du nord s'affranchissent de la gestion et du traitement de leurs déchets dangereux en les exportant dans les pays du sud. Une fois sur place, ces déchets sont stockés et/ou traités, dans le respect des lois locales, nettement moins strictes en matière de protection des salariés et de l'environnement.
La dette écologique n'est ni chiffrée, ni chiffrable, mais on considère que sa valeur financière est nettement supérieure à celle de la dette économique. Toutefois, il serait périlleux de vouloir convertir des dommages sociaux et environnementaux en une valeur purement monétaire. De plus, elle augmente tous les jours et, à mesure que les pays du sud se développent (et se mettent à polluer), ils deviennent eux aussi débiteurs.
Au delà du cynisme, de l'égoïsme ou de la bêtise humaine, nous avons trouvé quelques bonnes raisons empêchant le paiement de cette dette, comme la difficulté à la quantifier et à trouver un moyen de la rembourser. En quelle unité est-il juste de l'estimer ? En ressources fossiles consommées ? En espèces animales et végétales disparues ? En espèces sonnantes et trébuchantes ?
D'autres freins empêchent la reconnaissance même de cette dette. Parmi eux, on peut citer la non conscience de l'existence de la dette écologique, la non reconnaissance de l'exploitation des pays du sud par les pays du nord, le refus d'assumer ou la déresponsabilisation avec le syndrome « ce n’est pas ma faute, c'est la leur ».
On peut aussi se réfugier derrière le manque de volonté politique, clamer notre impuissance face à un problème aussi vaste, invoquer la complexité du système, le manque d'alternatives, la corruption, l'Histoire, l'irréversibilité des dégâts déjà causés, le fait que le monde tourne autour de l'argent et le syndrome « c'est la faute au méchant capitalisme »).
Sont également mis en cause le manque de moyens financiers, les déficits publics, les inégalités entre les états au niveau des instances décisionnelles, les différences culturelles.
D'autres obstacles peuvent également nous empêcher de faire face à nos responsabilités : la peur d'une reconnaissance officielle d'un sujet tabou, la honte, la crainte d'une augmentation de la pollution si nous avons tous droit à un nouveau départ. L'égalité peut faire peur, qu'il s'agisse de l'égalité humaine (un homme en vaut en un autre, au nord comme au sud) ou de l'égalité des nations. Payer la dette, c'est être tous égaux, avec la perte de supériorité que cela implique pour les pays industrialisés. De plus, si nous sommes plus nombreux à nous partager le gâteau, les parts seront forcément plus petites... alors que nous voudrions en avoir toujours plus.
De nombreuses valeurs sont sous-jacentes au concept de dette écologique. Nous avons répertorié de grands classiques comme l'équité, le respect et l'égalité (un homme en vaut un autre, qu'il vive au nord ou au sud).
Des sentiments comme la honte, le mal-être ou la culpabilité peuvent également nous inciter à rectifier le tir et à agir dans la bonne direction. Mieux encore, nous avons parlé de faire preuve d'humanité en nous appuyant sur de belles valeurs comme la solidarité, la fraternité, l'empathie, le partage, la reconnaissance ou la gratitude. De même, l'envie de nous conduire comme des citoyens responsables peut servir de moteur en reconnaissant et en acceptant les conséquences de notre gourmandise et, ainsi, en faisant preuve de responsabilité, de devoir moral et de justice.
La réponse à cette question peut être trouvée dans la définition la plus courante de la dette écologique , celle d’Accion Ecologica : « la dette accumulée par les pays industrialisés du Nord envers les pays du tiers monde à cause du pillage des ressources, des dommages causés à l’environnement et de l’occupation gratuite de l’environnement pour le dépôt des déchets provenant des pays industrialisés ».
Cependant, est-il juste de seulement mettre la faute sur les pays du Nord ? Nous sommes en droit de nous demander si les gouvernements des pays exportateurs n’ont pas une part de responsabilité dans cette dette pour avoir laissé faire, trop concentrés à rembourser la dette financière contractée par leur pays ou trop soumis à leur cupidité personnelle.
Comme le fait très justement remarquer Eric De RUEST, dans son article Les enjeux de la dette écologique : « Peut-on attribuer une même dette écologique à un ouvrier du Nord et au PDG de la multinationale qui l'emploie ? A une militante altermondialiste, végétarienne et cycliste européenne et à un président africain au service de Wall Street et des Institutions financières internationales ? »
La responsabilité de la dette écologique semble être portée par le système mondial dans son ensemble, par le néo-libéralisme, par les accords de libre-échange, par la mondialisation, par le modèle culturel occidentale, eux-mêmes incarnés par les industries, les banques, les politiques, les agriculteurs, les lobbies, les actionnaires, les scientifiques, les consommateurs... en résumé : chacun de nous.
Une difficulté supplémentaire apparait lorsque l’on cherche à déterminer les responsables, qui doit payer et combien : à partir de quelle période doit-on commencer à calculer cette dette écologique ? Nos grands-parents sont-ils aussi responsables ? Est-ce juste de demander aux générations présentes des pays riches de payer pour les fautes de leurs aïeuls ?
« La planète peut pourvoir aux besoins de tous, mais pas à la cupidité de chacun. » (Gandhi)
Avant tout, si l’on parle de remboursement, il est indispensable d’évaluer la dette écologique en termes monétaires. Pour les impacts considérés comme réversibles, l’évaluation pécuniaire représente la somme que les responsables devraient payer pour supprimer et neutraliser ces impacts. Mais les conséquences sont bien souvent irréversibles comme la perte de vies humaines ou de biodiversité, ce qui rend l’estimation chiffrée très arbitraire. Ici réside la difficulté de quantifier cette dette, ce qui justifie l’immobilisme des politiques.
Cependant un premier pas dans ce sens a été franchi, lors de la conférence sur la biodiversité à Nagoya en octobre 2010, par l’adoption d’un plan de lutte contre la biopiraterie et par le chiffrage monétaire des dommages causés à la biodiversité.
En attendant ce calcul et étant donnée l’urgence de la situation, des résolutions peuvent et doivent être prises afin de :
Faut-il rembourser la dette écologique ? Faut-il s'en servir pour annuler la dette financière ? Des réponses seraient sûrement les bienvenues. Mais limiter le débat à ces questions serait réducteur. Car, même si les comptes devaient un jour être équilibrés, pour qu'ils puissent avoir une chance de le rester plus d'une heure, il faudrait avoir sérieusement revu nos modes de production... et de consommation.
Le grand intérêt de cette dette ? Nous permettre de prendre du recul, de remettre en cause nos modes de fonctionnement et nous demander ce que nous faisons pour la planète, pour les générations futures, pour nos frères humains sur l'ensemble du globe... et finalement pour nous-mêmes.
Voici quelques suggestions proposées par les éco-conseillers en formation, classées selon les axes du développement durable.
« Sois le changement que tu veux
voir dans le monde. »
(Gandhi)